Elle lui avait dit, que c'était un peu comme la porte des enfers, ou du moins, c'était la sensation, qu'elle aurait eu d'une telle porte, la neige tout autour, les gens amassés, l'attente, et l'édifice qui semblait jaillir de nulle part, dans la nuit, elle lui avait dit, qu'ils auraient très froid à attendre, qu'ils croiraient défaillir de froid, et la plupart des gens qui ne pouvaient pas entrer, qui patientaient des heures avant de reprendre le même chemin blanc. Elle lui avait dit, et pourtant c'était différent en quelque sorte, plus immense encore, et l'homme au visage tatoué qui les jaugeait tous, les renvoyait un à un, l'encre qui s'était gravée dans son visage jusqu'à en faire un masque comme la neige sans froid, il avait presque voulu partir, pour ne pas être vu, pour ne pas arriver, au niveau de cet homme, immuable comme si de tout temps il avait été ancré là, et la porte fermée à l'image de son visage.
Elle lui avait dit, qu'à l'intérieur ce n'était pas pareil, qu'il ne pouvait pas, imaginer, avant d'y être plongé tout entier, de s'y sentir, plongé, perdu presque, parce que c'était trop grand, trop vide, c'était sombre, froid encore, et les escaliers interminables, jusqu'à y arriver, et quand il arriverait, ce serait ailleurs en quelque sorte, ailleurs que n'importe où d'autre, plus ailleurs qu'il n'avait jamais été, il n'y aurait aucun miroir, nulle part, comme pour ne pas voir, vraiment, il n'y aurait sans doute rien, que la sensation d'y être, d'en être, dans tout son corps, pénétré, -en transe, peut-être, et dans la transe, davantage que l'oubli, davantage que l'ivresse, quelque chose d'autre encore, une sorte de liberté suintant à même la chair, jusque de nouveau, être près de défaillir, mais cette fois, d'une défaillance différente, brûlante, et alors,
il la verrait comme jamais il ne l'avait vue, était-ce pour cela qu'elle l'avait emmené, et oubliant pourtant de le prévenir, le laissant étendu un instant pour le perdre, il la retrouverait, en quelque sorte, partout, glissant d'un instant à l'autre, d'une personne à l'autre, sans qu'il puisse la saisir, la sentant, seulement, comme une présence subtile qu'il serait impossible de fixer, jusqu'à la retrouver, mais était-ce vraiment elle encore, quelque part dans le noir, n'était-ce pas, plutôt, d'elle seulement le corps, exhalé, ou même un autre corps encore, offert à un autre, ouvert, il ne distinguerait sans doute que cela, l'exhalaison de son corps, une forme cambrée et criant en silence, donnant à voir, l'image de son cri, le visage basculé quelque part où il n'aurait pu l'atteindre, et sans doute n'était-ce pas elle, cela ne pouvait être elle, avec parmi les autres la jouissance, le corps même de la jouissance, et contre elle l'inconnu,
il la verrait comme jamais il ne l'avait vue, la retrouvant enfin, d'elle-même égarée, portant contre lui tout son corps, saisissant ses cheveux, non pas comme l'inconnu sans doute avec violence, mais doucement enfin, dans les toilettes sans miroir, où elle guetterait en vain son propre reflet, il la verrait, après la violence d'elle-même épuisée, vomissant le désir, et une odeur étrange, sucrée un peu,
et enfin le matin, le soleil glacé sur la neige, et son corps abandonné.
Mittwoch, 27. Januar 2010
Dienstag, 15. Dezember 2009
Tache
Très tard une nuit elle se dit que sans doute plus tard elle penserait à ces années comme à une seule nuit, un peu floue, irréelle, prise sur le canapé moelleux, - comme si la lumière tamisait d'ores et déjà son propre corps, lui prêtait une consistance un peu vague, cotonneuse, n'était-ce pas ce qu'elle cherchait là, nuit après nuit, s'estomper, en quelque sorte, se prêter à une lumière sombre et douce, qui rendait ses traits moins discernables, n'était-ce pas s'enfermer dans une sorte de cocon où elle se sentait protégée, méconnaissable? Après tout, on finirait par l'y reconnaître encore, mais il s'agirait de quelqu'un d'autre, d'une présence, peu à peu, immuable, sur le canapé, une présence tamisée, n'existant pas en dehors, ne pouvant être vue sans la nuit, les yeux embrumés d'alcool, après tout on ne pourrait l'y reconnaître qu'à travers des regards eux-mêmes adoucis, imbibés d'alcool comme d'avance d'oubli, et on s'attendrait pourtant à ce qu'elle soit là, la nuit, en présence plutôt qu'en visage, on reconnaîtrait d'abord sa présence, sûre, avant de l'associer à son visage, plongée encore un peu ailleurs. N'était-ce pas ce qu'elle cherchait là, être ailleurs, loin, -une visibilité autre-.
Et cependant il subsistait encore, alors que la nuit avançait, quelque chose comme de l'angoisse, d'être reconnue sans doute, -démasquée-, et c'était la sensation d'une tache brûlant sa peau, mêlée à la chaleur de l'alcool se répandant dans son corps, comme si, au fur et à mesure que les contours autour d'elle s'estompaient, que son propre regard se dissolvait, la tache la gangrenait davantage, dévorant peu à peu son corps, de plus en plus large et sombre. Viendrait un moment où elle serait, à travers sa robe, visible, où elle s'en échapperait, - et elle serait trahie. Elle avait l'impression, qu'avant même de la voir, on pourrait la sentir, comme quelque chose d'exudé par son corps, imprégnant, autour d'elle, l'atmosphère, empoisonnant les cocktails sucrés d'un goût à peine perceptible, et tenace pourtant, s'immisçant peu à peu, sans qu'elle puisse lutter contre cette avancée, contre la sensation de la tache emplissant sa bouche, jusqu'à l'envie de vomir sans pouvoir. Elle avait l'impression, que ce que l'on verrait d'abord, ce n'était pas forcémen la tache elle-même, mais quelque chose d'indéfinissable, attaché à elle, qui frapperait tout à coup les regards, -ils sauraient alors, ils verraient, d'instinct, qu'elle n'y avait pas sa place, qu'il n'y avait, pour elle, nulle part, de place, qu'elle était, sur ce canapé comme ailleurs, incrustée, tentant en vain de prendre racine, de se fondre dans le canapé jusqu'à en être indissociable, sans pour autant y parvenir. Ce qu'ils verraient, c'est une sensation de tache, la sensation confuse de quelque chose de déplacé, d'inadéquat, - d'étranger-, jusqu'à discerner sans doute, dans l'échancrure de sa robe, une forme sombre et brûlante, semblant à chaque instant encore s'étendre, comme si elle en était dévorée, jusqu'à ne plus voir d'elle, que cette tache étrange prenant possession de son corps, jusqu'à ne plus voir de son corps, que la tache la disant partout étrangère.
Et cependant il subsistait encore, alors que la nuit avançait, quelque chose comme de l'angoisse, d'être reconnue sans doute, -démasquée-, et c'était la sensation d'une tache brûlant sa peau, mêlée à la chaleur de l'alcool se répandant dans son corps, comme si, au fur et à mesure que les contours autour d'elle s'estompaient, que son propre regard se dissolvait, la tache la gangrenait davantage, dévorant peu à peu son corps, de plus en plus large et sombre. Viendrait un moment où elle serait, à travers sa robe, visible, où elle s'en échapperait, - et elle serait trahie. Elle avait l'impression, qu'avant même de la voir, on pourrait la sentir, comme quelque chose d'exudé par son corps, imprégnant, autour d'elle, l'atmosphère, empoisonnant les cocktails sucrés d'un goût à peine perceptible, et tenace pourtant, s'immisçant peu à peu, sans qu'elle puisse lutter contre cette avancée, contre la sensation de la tache emplissant sa bouche, jusqu'à l'envie de vomir sans pouvoir. Elle avait l'impression, que ce que l'on verrait d'abord, ce n'était pas forcémen la tache elle-même, mais quelque chose d'indéfinissable, attaché à elle, qui frapperait tout à coup les regards, -ils sauraient alors, ils verraient, d'instinct, qu'elle n'y avait pas sa place, qu'il n'y avait, pour elle, nulle part, de place, qu'elle était, sur ce canapé comme ailleurs, incrustée, tentant en vain de prendre racine, de se fondre dans le canapé jusqu'à en être indissociable, sans pour autant y parvenir. Ce qu'ils verraient, c'est une sensation de tache, la sensation confuse de quelque chose de déplacé, d'inadéquat, - d'étranger-, jusqu'à discerner sans doute, dans l'échancrure de sa robe, une forme sombre et brûlante, semblant à chaque instant encore s'étendre, comme si elle en était dévorée, jusqu'à ne plus voir d'elle, que cette tache étrange prenant possession de son corps, jusqu'à ne plus voir de son corps, que la tache la disant partout étrangère.
Mittwoch, 25. November 2009
Le poète
Il dit:
Et elle a mis les cailloux dans ses poches, et j'avais l'impression, de sentir le poids des cailloux comme si c'était son corps un peu, il faisait beau pourtant, une journée d'été, avec le soleil de l'été et le calme alentour, j'avais l'impression, que ça aurait pu être la pesanteur de mon propre corps, lesté d'avance, avançant avec d'avance la certitude, parce qu'elle savait, depuis longtemps.
Elle le regarde, il a les yeux perdus, lorsqu'elle arrive il a les yeux perdus déjà, il fume seul, la terrasse déserte, elle se dit, qu'il est étrangement beau, il y a, dans sa solitude, quelque chose d'intouché, d'immobile, - elle hésite avant d'approcher, peut-être que c'est elle un peu aussi, seule toujours, la nuit et les terrasses désertes. Elle voudrait ne rien dire, de loin elle reconnaît son silence, la texture intime, secrète presque, de son propre silence, elle voudrait qu'ils s'y lovent ensemble, il saurait qu'elle comprend, - les nuits terrassées sans sommeil, et ce qu'elles charrient. Elle voudrait lui dire qu'elle a les yeux perdus trop souvent encore, à force elle sait que ça ne s'efface pas, elle avait cru pourtant, et puis de nouveau l'envie de clore le regard et de disparaître.
Il lui dit:
Alors elle a marché, et puis, elle a avancé, dans l'eau, très lentement, ses vêtements s'emplissant d'eau, se rivant à son corps, avec les cailloux dans ses poches, -comme une même pesanteur, d'avance, et le soleil d'été. Très lentement peut-être pour laisser son corps s'alourdir encore, à chaque pas davantage, de tout ce qui a pu en lui être contenu, très lentement peut-être pour avoir la sensation pleine, entière, de son propre corps sombrant de ce qu'elle a vécu.
C'est le poète qui doit mourir.
Et elle a mis les cailloux dans ses poches, et j'avais l'impression, de sentir le poids des cailloux comme si c'était son corps un peu, il faisait beau pourtant, une journée d'été, avec le soleil de l'été et le calme alentour, j'avais l'impression, que ça aurait pu être la pesanteur de mon propre corps, lesté d'avance, avançant avec d'avance la certitude, parce qu'elle savait, depuis longtemps.
Elle le regarde, il a les yeux perdus, lorsqu'elle arrive il a les yeux perdus déjà, il fume seul, la terrasse déserte, elle se dit, qu'il est étrangement beau, il y a, dans sa solitude, quelque chose d'intouché, d'immobile, - elle hésite avant d'approcher, peut-être que c'est elle un peu aussi, seule toujours, la nuit et les terrasses désertes. Elle voudrait ne rien dire, de loin elle reconnaît son silence, la texture intime, secrète presque, de son propre silence, elle voudrait qu'ils s'y lovent ensemble, il saurait qu'elle comprend, - les nuits terrassées sans sommeil, et ce qu'elles charrient. Elle voudrait lui dire qu'elle a les yeux perdus trop souvent encore, à force elle sait que ça ne s'efface pas, elle avait cru pourtant, et puis de nouveau l'envie de clore le regard et de disparaître.
Il lui dit:
Alors elle a marché, et puis, elle a avancé, dans l'eau, très lentement, ses vêtements s'emplissant d'eau, se rivant à son corps, avec les cailloux dans ses poches, -comme une même pesanteur, d'avance, et le soleil d'été. Très lentement peut-être pour laisser son corps s'alourdir encore, à chaque pas davantage, de tout ce qui a pu en lui être contenu, très lentement peut-être pour avoir la sensation pleine, entière, de son propre corps sombrant de ce qu'elle a vécu.
C'est le poète qui doit mourir.
Kuss
Et elle s'était dit, alors que la nuit était trop avancée déjà, qu'elle aurait pu l'embrasser, sans vraiment savoir pourquoi, elle aurait sans doute voulu le faire, - sans désir, c'était quelque chose d'autre, sur le coup tout semblait très possible, accessible, elle chancelait un peu pourtant. Elle s'était éloignée pour ne pas, il y avait quand même cette sensation, vague, la poussant à s'éloigner, la sensation que ce n'était pas une bonne idée, que ça altérerait quelque chose, on n'embrasse pas les gens comme ça, pour se les approprier un peu, sans désir, pour les aspirer un peu, en soi, les déposser d'eux-mêmes, - c'était sans doute ce qu'elle avait fait déjà, sans s'en rendre compte vraiment, ou plutôt, le sachant confusément, et effrayée de le savoir.
Elle l'avait changée, et de manière très perceptible, - peut-être cette nuit-là était-elle forcée enfin de le reconnaître, en s'éloignant d'elle avec une sorte d'effroi, peut-être l'avait-elle vue enfin différente, peut-être avait-elle perçu enfin ce que d'elle elle avait façonné, jusqu'à la rendre, beaucoup plus qu'elle-même, chancelante, égarée, -noyée d'alcool et de nuits. Elle avait, depuis qu'elles se connaissaient, étrangement blondi, maigri, jusqu'à n'être qu'une forme d'évanescence, légère, presque inconsistante, comme si à chaque instant de ses talons trop hauts elle pouvait trébucher et se dissoudre, elle perdait ses manteaux, ses chaussures, ses sacs, elle rentrait chez elle sans savoir comment, elle ne se souvenait de rien. Elle était devenue, depuis qu'elles se connaissaient, par sa faute, donc, d'une légèreté intenable, dangereuse.
Peut-être avait-elle forcée de le reconnaître cette nuit-là, ou une autre, les nuits suivantes, à moment donné il fallait se rendre à l'évidence, elle était transformée. Et sans doute n'était-ce pas non plus pleinement de sa faute, elle l'y avait entraînée, elle s'y était entraînée avec elle, jusqu'à ce qu'il ne soit plus concevable, d'y renoncer vraiment, de s'abstraire des nuits où elles riaient ensemble les yeux chavirés.
Peut-être cette nuit-là était-ce trop tard déjà, l'idée même de l'embrasser, comme pour l'avoir davantage encore, sceller, en quelque sorte, son emprise sur elle, lui donner corps davantage encore, elle n'y avait jamais pensé auparavant, y penser un instant c'était sans doute le faire déjà, quelques nuits plus tard, alors qu'elle avait oublié, l'idée fugace, l'envie même d'une appropriation totale, violente presque, et sans retour - c'était faire d'elle son oeuvre, son corps, son image. C'était la déposséder sans retour. Et sans doute quelques nuits plus tard avait-elle oublié, l'idée de l'embrasser, mais celle de s'éloigner aussi, sans doute avait-elle oublié, que ce ne pourrait être, à leur image, inconséquent, - sans doute s'était-elle, à cet instant, oublié elle-même, égarée quelque part, la nuit était trop avancée déjà, - et ensuite c'était trop tard, les traces de rouge à lèvres sur son visage, ses cheveux épars, elle lui avait dit des choses, elle n'avait rien compris, elle l'avait embrassée encore, c'était un peu comme si elle s'embrassait elle-même.
Elle l'avait changée, et de manière très perceptible, - peut-être cette nuit-là était-elle forcée enfin de le reconnaître, en s'éloignant d'elle avec une sorte d'effroi, peut-être l'avait-elle vue enfin différente, peut-être avait-elle perçu enfin ce que d'elle elle avait façonné, jusqu'à la rendre, beaucoup plus qu'elle-même, chancelante, égarée, -noyée d'alcool et de nuits. Elle avait, depuis qu'elles se connaissaient, étrangement blondi, maigri, jusqu'à n'être qu'une forme d'évanescence, légère, presque inconsistante, comme si à chaque instant de ses talons trop hauts elle pouvait trébucher et se dissoudre, elle perdait ses manteaux, ses chaussures, ses sacs, elle rentrait chez elle sans savoir comment, elle ne se souvenait de rien. Elle était devenue, depuis qu'elles se connaissaient, par sa faute, donc, d'une légèreté intenable, dangereuse.
Peut-être avait-elle forcée de le reconnaître cette nuit-là, ou une autre, les nuits suivantes, à moment donné il fallait se rendre à l'évidence, elle était transformée. Et sans doute n'était-ce pas non plus pleinement de sa faute, elle l'y avait entraînée, elle s'y était entraînée avec elle, jusqu'à ce qu'il ne soit plus concevable, d'y renoncer vraiment, de s'abstraire des nuits où elles riaient ensemble les yeux chavirés.
Peut-être cette nuit-là était-ce trop tard déjà, l'idée même de l'embrasser, comme pour l'avoir davantage encore, sceller, en quelque sorte, son emprise sur elle, lui donner corps davantage encore, elle n'y avait jamais pensé auparavant, y penser un instant c'était sans doute le faire déjà, quelques nuits plus tard, alors qu'elle avait oublié, l'idée fugace, l'envie même d'une appropriation totale, violente presque, et sans retour - c'était faire d'elle son oeuvre, son corps, son image. C'était la déposséder sans retour. Et sans doute quelques nuits plus tard avait-elle oublié, l'idée de l'embrasser, mais celle de s'éloigner aussi, sans doute avait-elle oublié, que ce ne pourrait être, à leur image, inconséquent, - sans doute s'était-elle, à cet instant, oublié elle-même, égarée quelque part, la nuit était trop avancée déjà, - et ensuite c'était trop tard, les traces de rouge à lèvres sur son visage, ses cheveux épars, elle lui avait dit des choses, elle n'avait rien compris, elle l'avait embrassée encore, c'était un peu comme si elle s'embrassait elle-même.
Montag, 29. Juni 2009
Regen
- Et si on ne peut pas?
- On ne peut pas ne pas pouvoir...
- Et si je ne peux pas?
Il remarque la panique dans sa voix, dans ses questions, dans son regard, - comme si elle n'était que cette panique, étreignant son corps, et il ne peut s'empêcher d'en être agacé. Il sait qu'elle en a conscience, et qu'elle s'y laisse aller quand même, devant lui, - qu'elle l'a appellé pour s'y laisser aller, pour qu'il sente ses yeux dardés sur lui, débordés d'une sorte de nervosité fébrile, - et il lui en veut, elle sait que c'est déplacé, d'autant plus déplacé avec l'été déjà, la torpeur de l'été, la rue déserte et leur table au soleil.
- Et si je ne peux pas, - je crois que vraiment je ne peux pas. Je voulais t'en parler parce que tu es le seul,- je veux dire, je ne pourrais pas en parler aux autres, à quelqu'un d'autre.
Elle l'agace, et il voit son regard se dilater encore face à cet agacement, comme si elle s'en nourrissait pour accroître la nervosité de son regard, de sa voix. Il voudrait lui dire qu'elle parle trop, que ça suffit. Il voit déjà son visage se fermer d'un coup, ses traits se durcir comme ceux d'une statue. Il se tait. Il a l'impression qu'elle s'écoute parler, qu'elle n'a besoin de lui que comme d'une présence nécessaire pour s'écouter elle-même.
- Je sais que tu penses que je suis privilégiée. Ce n'est pas la question. Je ne me plains pas. Je dis juste que je ne peux pas, je te demande, si tu n'as jamais pensé, qu'il était possible de ne pas pouvoir.
Il se dit qu'elle s'attend à ce qu'il débite, comme une voix monocorde sur un enregistrement maintes fois ressassé, les mêmes paroles rassurantes. Tu as tout, tu n'as pas de raisons de...Mais elle l'interrompt. Elle l'interrompt pour ne rien dire. Elle a le corps englué dans la chaleur, elle a l'impression qu'elle ne pourra plus jamais se lever, qu'elle s'est figée sur la chaise et que ses membres à chaque instant s'alourdissent davantage. Elle se sent prise au piège. Elle voudrait lui dire qu'elle suffoque - qu'il sente qu'elle suffoque, ce n'est peut-être même pas vraiment une suffocation, mais une sorte d'inertie qui enfle à l'intérieur de son corps, ralentit chacun de ses gestes, les rend pénibles. Elle voudrait lui parler du temps de l'été: une masse flasque, sans consistance, dans laquelle elle se laisse couler, peu à peu, jusqu'à ce que les jours se confondent aux nuits, -jusqu'à ce que le temps s'abolisse dans sa propre lenteur, elle le sent dans son corps comme un liquide sirupeux et très sucré, il distend sa chair, elle voudrait lui dire, qu'elle commence à se sentir vieille, oui c'est étrange, elle est très jeune, mais trop de souvenirs s'ammasent désormais en elle, épars, confus, trop de choses mortes sans cohérence, à traîner encore et encore, avant elle n'avait jamais eu de nostalgie, jamais envie de revenir en arrière ou plutôt de ne pas continuer à aller de l'avant, aller vers-. Et maintenant il n'y avait sans doute que ce temps informe, elle n'attendait rien, elle n'était pas habituée, à ne pas attendre, à ne pas vouloir attendre, mais hors du temps le jour d'après n'était rien, rien d'autre -
Elle ne sait pas pourquoi elle lui parle de tout autre chose, - elle sent très bien qu'elle ne devrait pas, qu'il y sera imperméable, comme il est imperméable, ou plutôt agacé, elle le voit très distinctement, par la panique qui sourd dans sa voix, qui émane de sa peau comme de la sueur indécente.
Elle lui dit, j'ai des souvenirs grandioses. J'ai le souvenir d'une pluie torrentielle comme si c'était l'océan. C'était très loin et l'été. Je n'ai jamais été trempée comme ça, ce n'était plus être trempée, c'était autre chose, c'était s'abandonner à la pluie, qu'on le veuille ou non, faire corps avec la pluie, j'avais l'impression de ne plus avoir de vêtements, presque de ne plus avoir de corps, ou plutôt mon corps, l'eau qui s'abattait, et qui s'abattait encore, et la nuit. J'allais être emportée, et sombrer, ce serait comme un naufrage, c'était très violent, et je n'y pouvais rien, je suppose que c'était beau. Je suppose que je n'ai jamais senti quelque chose d'aussi violent s'emparer de mon corps, - c'était une pluie totale, absolue. J'ai fini par vouloir rentrer quand même, je n'avais pas le choix, j'ai traversé la ville à pieds là-bas, c'était long, les rues étaient désertes. Quand je suis arrivée, j'ai constaté que ma rue n'existait plus. La rue était sous les eaux. La rue était devenue un lac insondable. Tu ne peux pas imaginer. La nuit. Et cette nappe d'eau noire, qui s'étendait encore et encore, l'océan pleuvait toujours. Oh, tu ne peux pas imaginer. Ce n'était pas réel. Quand j'ai vu la rue inondée, j'ai su que je ne pourrais pas rentrer, - que je ne pourrais pas me plonger dans cette nappe noire, dans cette irréalité. Je n'avais pas le courage. Si tu pouvais comprendre...je n'avais pas le courage. Et à ce moment-là, j'ai vu qu'il y avait un homme, dans l'eau, il nageait et il riait, - c'était un homme de là-bas, un homme de la pluie je suppose, elle ne l'effrayait pas comme elle m'effrayait, - ce n'était peut-être même pas de la frayeur, quelque chose au-delà. Il m'a vue. Il est venu vers moi; il était très grand, l'eau lui arrivait à la taille. Il m'a dit quelque chose que je n'ai pas compris; je ne parlais pas la langue de là-bas. Alors il m'a prise dans ses bras et il m'a fait traverser le fleuve. J'avais peur et j'étais rassurée aussi, c'était difficile à définir. J'étais collée à son torse nu et trempé comme à un fragment d'irréalité qui aurait soudain pris corps. Il m'a déposée devant la porte de la maison. Il a voulu m'embrasser. Je ne voulais pas, je n'en avais pas du tout envie. Il riait. Il a essayé plusieurs fois, je me débattais, et puis j'ai arrêté de me débattre, et je l'ai laissé m'embrasser. Il avait un goût d'alcool et de pluie. J'ai ri. Il m'a dit des choses que je ne comprenais pas. Il m'a embrassée encore. C'était comme l'étreinte de la pluie encore. Et puis il est retourné dans le fleuve.
Tu vois, c'est la même chose. Je ne pouvais pas. Je n'aurais pas pu. S'il n'y avait pas eu quelqu'un pour me prendre dans ses bras, et me porter à travers le fleuve, -me porter. J'ai eu peur d'être trop lourde, d'un moment à l'autre, ses bras auraient pu fléchir, il aurait renoncé, -mais il n'a pas eu l'air de s'apercevoir d'un quelconque poids, il dansait sous la pluie, avec mon corps dans ses bras, il tournait, il riait.
De la même manière un peu, je ne peux pas. Je n'ai pas le courage. Je n'ai le courage de rien.
Il la regarde, elle sent qu'il est contrarié, encore davantage.
Il lui dit, - mais voyons, tu es adulte.
Elle remet ses lunettes noires. Oui, bien sûr.
- On ne peut pas ne pas pouvoir...
- Et si je ne peux pas?
Il remarque la panique dans sa voix, dans ses questions, dans son regard, - comme si elle n'était que cette panique, étreignant son corps, et il ne peut s'empêcher d'en être agacé. Il sait qu'elle en a conscience, et qu'elle s'y laisse aller quand même, devant lui, - qu'elle l'a appellé pour s'y laisser aller, pour qu'il sente ses yeux dardés sur lui, débordés d'une sorte de nervosité fébrile, - et il lui en veut, elle sait que c'est déplacé, d'autant plus déplacé avec l'été déjà, la torpeur de l'été, la rue déserte et leur table au soleil.
- Et si je ne peux pas, - je crois que vraiment je ne peux pas. Je voulais t'en parler parce que tu es le seul,- je veux dire, je ne pourrais pas en parler aux autres, à quelqu'un d'autre.
Elle l'agace, et il voit son regard se dilater encore face à cet agacement, comme si elle s'en nourrissait pour accroître la nervosité de son regard, de sa voix. Il voudrait lui dire qu'elle parle trop, que ça suffit. Il voit déjà son visage se fermer d'un coup, ses traits se durcir comme ceux d'une statue. Il se tait. Il a l'impression qu'elle s'écoute parler, qu'elle n'a besoin de lui que comme d'une présence nécessaire pour s'écouter elle-même.
- Je sais que tu penses que je suis privilégiée. Ce n'est pas la question. Je ne me plains pas. Je dis juste que je ne peux pas, je te demande, si tu n'as jamais pensé, qu'il était possible de ne pas pouvoir.
Il se dit qu'elle s'attend à ce qu'il débite, comme une voix monocorde sur un enregistrement maintes fois ressassé, les mêmes paroles rassurantes. Tu as tout, tu n'as pas de raisons de...Mais elle l'interrompt. Elle l'interrompt pour ne rien dire. Elle a le corps englué dans la chaleur, elle a l'impression qu'elle ne pourra plus jamais se lever, qu'elle s'est figée sur la chaise et que ses membres à chaque instant s'alourdissent davantage. Elle se sent prise au piège. Elle voudrait lui dire qu'elle suffoque - qu'il sente qu'elle suffoque, ce n'est peut-être même pas vraiment une suffocation, mais une sorte d'inertie qui enfle à l'intérieur de son corps, ralentit chacun de ses gestes, les rend pénibles. Elle voudrait lui parler du temps de l'été: une masse flasque, sans consistance, dans laquelle elle se laisse couler, peu à peu, jusqu'à ce que les jours se confondent aux nuits, -jusqu'à ce que le temps s'abolisse dans sa propre lenteur, elle le sent dans son corps comme un liquide sirupeux et très sucré, il distend sa chair, elle voudrait lui dire, qu'elle commence à se sentir vieille, oui c'est étrange, elle est très jeune, mais trop de souvenirs s'ammasent désormais en elle, épars, confus, trop de choses mortes sans cohérence, à traîner encore et encore, avant elle n'avait jamais eu de nostalgie, jamais envie de revenir en arrière ou plutôt de ne pas continuer à aller de l'avant, aller vers-. Et maintenant il n'y avait sans doute que ce temps informe, elle n'attendait rien, elle n'était pas habituée, à ne pas attendre, à ne pas vouloir attendre, mais hors du temps le jour d'après n'était rien, rien d'autre -
Elle ne sait pas pourquoi elle lui parle de tout autre chose, - elle sent très bien qu'elle ne devrait pas, qu'il y sera imperméable, comme il est imperméable, ou plutôt agacé, elle le voit très distinctement, par la panique qui sourd dans sa voix, qui émane de sa peau comme de la sueur indécente.
Elle lui dit, j'ai des souvenirs grandioses. J'ai le souvenir d'une pluie torrentielle comme si c'était l'océan. C'était très loin et l'été. Je n'ai jamais été trempée comme ça, ce n'était plus être trempée, c'était autre chose, c'était s'abandonner à la pluie, qu'on le veuille ou non, faire corps avec la pluie, j'avais l'impression de ne plus avoir de vêtements, presque de ne plus avoir de corps, ou plutôt mon corps, l'eau qui s'abattait, et qui s'abattait encore, et la nuit. J'allais être emportée, et sombrer, ce serait comme un naufrage, c'était très violent, et je n'y pouvais rien, je suppose que c'était beau. Je suppose que je n'ai jamais senti quelque chose d'aussi violent s'emparer de mon corps, - c'était une pluie totale, absolue. J'ai fini par vouloir rentrer quand même, je n'avais pas le choix, j'ai traversé la ville à pieds là-bas, c'était long, les rues étaient désertes. Quand je suis arrivée, j'ai constaté que ma rue n'existait plus. La rue était sous les eaux. La rue était devenue un lac insondable. Tu ne peux pas imaginer. La nuit. Et cette nappe d'eau noire, qui s'étendait encore et encore, l'océan pleuvait toujours. Oh, tu ne peux pas imaginer. Ce n'était pas réel. Quand j'ai vu la rue inondée, j'ai su que je ne pourrais pas rentrer, - que je ne pourrais pas me plonger dans cette nappe noire, dans cette irréalité. Je n'avais pas le courage. Si tu pouvais comprendre...je n'avais pas le courage. Et à ce moment-là, j'ai vu qu'il y avait un homme, dans l'eau, il nageait et il riait, - c'était un homme de là-bas, un homme de la pluie je suppose, elle ne l'effrayait pas comme elle m'effrayait, - ce n'était peut-être même pas de la frayeur, quelque chose au-delà. Il m'a vue. Il est venu vers moi; il était très grand, l'eau lui arrivait à la taille. Il m'a dit quelque chose que je n'ai pas compris; je ne parlais pas la langue de là-bas. Alors il m'a prise dans ses bras et il m'a fait traverser le fleuve. J'avais peur et j'étais rassurée aussi, c'était difficile à définir. J'étais collée à son torse nu et trempé comme à un fragment d'irréalité qui aurait soudain pris corps. Il m'a déposée devant la porte de la maison. Il a voulu m'embrasser. Je ne voulais pas, je n'en avais pas du tout envie. Il riait. Il a essayé plusieurs fois, je me débattais, et puis j'ai arrêté de me débattre, et je l'ai laissé m'embrasser. Il avait un goût d'alcool et de pluie. J'ai ri. Il m'a dit des choses que je ne comprenais pas. Il m'a embrassée encore. C'était comme l'étreinte de la pluie encore. Et puis il est retourné dans le fleuve.
Tu vois, c'est la même chose. Je ne pouvais pas. Je n'aurais pas pu. S'il n'y avait pas eu quelqu'un pour me prendre dans ses bras, et me porter à travers le fleuve, -me porter. J'ai eu peur d'être trop lourde, d'un moment à l'autre, ses bras auraient pu fléchir, il aurait renoncé, -mais il n'a pas eu l'air de s'apercevoir d'un quelconque poids, il dansait sous la pluie, avec mon corps dans ses bras, il tournait, il riait.
De la même manière un peu, je ne peux pas. Je n'ai pas le courage. Je n'ai le courage de rien.
Il la regarde, elle sent qu'il est contrarié, encore davantage.
Il lui dit, - mais voyons, tu es adulte.
Elle remet ses lunettes noires. Oui, bien sûr.
Samstag, 2. Mai 2009
Der Wiedergefundene
Parce que ce n'était pas facile de revenir. Elle savait qu'elle ne voudrait pas. Que partir serait déjà l'impossibilité du retour, et le désir de l'absence, - ne jamais revenir, se soustraire au retour, à la visibilité du retour. Elle est restée quelques jours enfermée comme si elle n'était pas revenue. Repliée dans son corps déformé d'ailleurs, pour que ça ne s'échappe pas hors d'elle, pas tout de suite, pour le retenir encore un peu blotti en elle
- ce serait comme un enfant sans naissance.
Elle savait que partir, c'était déjà ne jamais revenir. Qu'il y avait ce désir en elle de disparaître, et plus personne ne saurait. Elle ne serait plus en quelque sorte, ou alors elle serait très loin sans rien qui ne la précède, sans les images à traîner derrière elle, engluées à elle, une nuée qui l'enveloppe jusqu'à la rendre autre.
Il lui dit qu'elle est partie longtemps. A force d'être partie peut-être il ne l'aurait pas oubliée, mais le manque d'elle aurait été presque de l'oubli, quelque chose proche de l'oubli.
Elle ne savait pas qu'il lui avait manqué autant, jusqu'à le revoir, jusqu'à voir que rien n'avait sans doute changé, après longtemps d'absence, et de plus en plus, la certitude qu'il ne serait plus, pour elle, que la distance de l'absence, et parfois des soirées passées ensemble, à s'étourdir sans parler, à oublier qu'ils s'étaient parlé beaucoup avant, à oublier qu'ils avaient pu parler. Elle lui dit qu'elle avait pensé qu'ils s'étaient perdus, elle avait pensé que c'était trop tard, trop de silence, il s'était évanoui dans le silence, retranché quelque part où elle n'était plus, où elle pensait n'être plus, il avait disparu avant qu'elle ne parte à son tour avec le désir de ne jamais revenir, elle avait cru qu'il avait disparu parce que c'était fini en quelque sorte, qu'il était devenu autre, étranger à elle, étranger à celui qui l'avait aimée beaucoup, comme un frère ou autrement encore, d'une manière qui n'aurait appartenu qu'à eux, qui n'aurait pas eu de nom pour être dite vraiment.
Sept heures, tu te rends compte, qu'on parle à ce café, et on dirait à peine une heure de passée.
Elle sourit un peu, elle ne s'était pas rendu compte non plus, sept heures, à parler dans ce café, dans cette ville chargée de familiarité jusqu'à l'écoeurement, sept heures, assise à côté de lui, de son odeur, de sa cigarette qui se répand sur elle, elle a envie de pleurer presque, de se laisser aller dans ses bras, c'est comme si jamais ils ne s'étaient tus.
Elle est venue en croyant qu'il la blesserait encore un peu plus, elle ne dirait rien, il ne saurait pas qu'elle était blessée, -elle se rend compte maintenant qu'il l'aurait su, qu'il la connaissait trop pour ne pas savoir, qu'il était le seul sans doute à comprendre ses silences, à comprendre le silence de la distance, le silence de la blessure, et les autres silences encore, le silence de ses désirs, le silence quand elle était heureuse un peu, quand ils n'avaient pas besoin de parler pour dire.
Plus tard on se mariera. Je sais que tu ne peux pas être autrement que seule. Tu seras seule, et alors on se mariera.
Elle sourit un peu encore, il y a comme des restes de distance, une rémanence étrange de l'absence trop longtemps, quelque chose qui la saisit, doucement, cette envie de pleurer, sans tristesse, c'est la familiarité de son visage, son visage lavé de ce qui le rendait étranger et lointain, -son visage retrouvé-.
- ce serait comme un enfant sans naissance.
Elle savait que partir, c'était déjà ne jamais revenir. Qu'il y avait ce désir en elle de disparaître, et plus personne ne saurait. Elle ne serait plus en quelque sorte, ou alors elle serait très loin sans rien qui ne la précède, sans les images à traîner derrière elle, engluées à elle, une nuée qui l'enveloppe jusqu'à la rendre autre.
Il lui dit qu'elle est partie longtemps. A force d'être partie peut-être il ne l'aurait pas oubliée, mais le manque d'elle aurait été presque de l'oubli, quelque chose proche de l'oubli.
Elle ne savait pas qu'il lui avait manqué autant, jusqu'à le revoir, jusqu'à voir que rien n'avait sans doute changé, après longtemps d'absence, et de plus en plus, la certitude qu'il ne serait plus, pour elle, que la distance de l'absence, et parfois des soirées passées ensemble, à s'étourdir sans parler, à oublier qu'ils s'étaient parlé beaucoup avant, à oublier qu'ils avaient pu parler. Elle lui dit qu'elle avait pensé qu'ils s'étaient perdus, elle avait pensé que c'était trop tard, trop de silence, il s'était évanoui dans le silence, retranché quelque part où elle n'était plus, où elle pensait n'être plus, il avait disparu avant qu'elle ne parte à son tour avec le désir de ne jamais revenir, elle avait cru qu'il avait disparu parce que c'était fini en quelque sorte, qu'il était devenu autre, étranger à elle, étranger à celui qui l'avait aimée beaucoup, comme un frère ou autrement encore, d'une manière qui n'aurait appartenu qu'à eux, qui n'aurait pas eu de nom pour être dite vraiment.
Sept heures, tu te rends compte, qu'on parle à ce café, et on dirait à peine une heure de passée.
Elle sourit un peu, elle ne s'était pas rendu compte non plus, sept heures, à parler dans ce café, dans cette ville chargée de familiarité jusqu'à l'écoeurement, sept heures, assise à côté de lui, de son odeur, de sa cigarette qui se répand sur elle, elle a envie de pleurer presque, de se laisser aller dans ses bras, c'est comme si jamais ils ne s'étaient tus.
Elle est venue en croyant qu'il la blesserait encore un peu plus, elle ne dirait rien, il ne saurait pas qu'elle était blessée, -elle se rend compte maintenant qu'il l'aurait su, qu'il la connaissait trop pour ne pas savoir, qu'il était le seul sans doute à comprendre ses silences, à comprendre le silence de la distance, le silence de la blessure, et les autres silences encore, le silence de ses désirs, le silence quand elle était heureuse un peu, quand ils n'avaient pas besoin de parler pour dire.
Plus tard on se mariera. Je sais que tu ne peux pas être autrement que seule. Tu seras seule, et alors on se mariera.
Elle sourit un peu encore, il y a comme des restes de distance, une rémanence étrange de l'absence trop longtemps, quelque chose qui la saisit, doucement, cette envie de pleurer, sans tristesse, c'est la familiarité de son visage, son visage lavé de ce qui le rendait étranger et lointain, -son visage retrouvé-.
Samstag, 18. April 2009
Wunde
Il lui dit, je ne voudrais pas qu'on en parle maintenant. Pas ici, on est loin, de tout, de ça aussi, je te dirai une autre fois, -ce serait dommage.
Elle insiste, elle lui prend une cigarette qui l'écoeure, avec le soleil, le silence sur la terrasse, vide comme pour eux, les palmiers, l'eau des fontaines.
Il lui dit, on est parti pour ne pas en parler, parce qu'ici ça ne compte pas, que c'est beau, ici, on est bien, il n'y a rien à dire de plus.
Elle tire nerveusement sur la cigarette, les lunettes qui lui cachent le visage, son regard paniqué, elle sent son regard qui panique. Elle insiste.
Il lui dit, écoute, tu vois bien que tu as changé. Même physiquement. Les gens ne te reconnaissent pas. Tes amis ne te reconnaissent pas. Tu n'étais pas comme ça quand je t'ai rencontrée.
Ces derniers temps dans la rue quand on était ensemble, et que tes amis ne s'arrêtaient même pas, parce qu'ils ne t'avaient pas reconnue, qu'ils n'avaient pas compris que c'était toi, - et toi qui les arrêtes et eux qui s'étonnent, qui te disent, mais je ne t'aurais jamais reconnue.
C'est comme si tu étais différentes personnes, que tu avais été différentes personnes, et je n'arrive pas à faire le lien entre elles, à passer de l'une à l'autre, aussi vite que tu le fais, que tu échanges tes identités, tes corps, tes désirs.
Elle a des larmes qui refluent de son ventre blessé, et les lunettes noires qui fuient le regard, elle boit du thé trop sucré, il brûle encore, le goût du sucre dans sa bouche. Elle ne dit rien.
Il dit, je ne sais pas, c'est étouffant à la fin, c'est insupportable. Tu parles, tu dis tout, tout le temps, et ça ne veut plus rien dire, tu le dis sans doute à tout le monde, et c'est étouffant, ce flux de paroles, ces choses que tu charries dans tes paroles, et qui ne veulent rien dire, ce besoin de parler toujours, et de n'attendre aucune réponse, de dire ta vie comme si c'était un spectacle, - et je ne sais pas, c'est comme si tu étais devenue très superficielle. Tous ces vêtements, ces soirées, ces gens, cette fuite perpétuelle, ce besoin d'être aimée de tout le monde, d'aspirer l'amour des autres, leur fascination, leur dégoût de toi, sans en être jamais rassasiée. C'est insupportable.
Il la regarde, elle a l'impression qu'il lui arrache le visage, ses lunettes, son regard, il attend qu'elle dise quelque chose, qu'elle pleure, qu'elle s'énerve, qu'elle se lève peut-être et qu'elle rentre à l'hôtel, qu'elle rentre à P., - elle ne dit rien. Il a peur sans doute encore davantage de son silence, d'elle blessée, de son désir de s'enfoncer dans le silence jusqu'à y disparaître.
Elle a les mains qui tremblent, il ne s'en rend pas compte, il pourra toujours se dire que c'est la cigarette, elle ne fume plus depuis longtemps, - mais il ne remarquera rien.
Il dit, tu vois bien que je ne pouvais pas t'en parler, sans que tu sois blessée, je ne voulais pas te blesser, mais je ne vois pas comment autrement.
Tous ces gens qui t'aiment tellement jusqu'à te détester, tous ces gens qui te détestent, qui te trouvent distante, prétentieuse, méprisante, ce n'est pas normal tu vois. C'est insupportable.
Elle écrase sa cigarette. Il lui prend la main, elle a la main ferme et glacée malgré la chaleur, - il est soulagé, de sentir sa main dans la sienne, de voir qu'elle la lui abandonne, il la serre doucement.
Elle enlève ses lunettes et il est soulagé, elle a le regard clair et calme.
Je ne suis pas blessée.
Il lui dit, je ne pensais pas que tu réagirais comme ça. Je suis vraiment soulagé. Maintenant tout va bien, tout ira bien. Je ne voulais pas gâcher ce voyage. Je suis content de voir que ce n'est pas le cas. Je tiens énormément à toi, tu sais, c'est pour ça que.
Elle lui sourit.
Ne t'inquiète pas, je ne suis pas blessée.
Elle insiste, elle lui prend une cigarette qui l'écoeure, avec le soleil, le silence sur la terrasse, vide comme pour eux, les palmiers, l'eau des fontaines.
Il lui dit, on est parti pour ne pas en parler, parce qu'ici ça ne compte pas, que c'est beau, ici, on est bien, il n'y a rien à dire de plus.
Elle tire nerveusement sur la cigarette, les lunettes qui lui cachent le visage, son regard paniqué, elle sent son regard qui panique. Elle insiste.
Il lui dit, écoute, tu vois bien que tu as changé. Même physiquement. Les gens ne te reconnaissent pas. Tes amis ne te reconnaissent pas. Tu n'étais pas comme ça quand je t'ai rencontrée.
Ces derniers temps dans la rue quand on était ensemble, et que tes amis ne s'arrêtaient même pas, parce qu'ils ne t'avaient pas reconnue, qu'ils n'avaient pas compris que c'était toi, - et toi qui les arrêtes et eux qui s'étonnent, qui te disent, mais je ne t'aurais jamais reconnue.
C'est comme si tu étais différentes personnes, que tu avais été différentes personnes, et je n'arrive pas à faire le lien entre elles, à passer de l'une à l'autre, aussi vite que tu le fais, que tu échanges tes identités, tes corps, tes désirs.
Elle a des larmes qui refluent de son ventre blessé, et les lunettes noires qui fuient le regard, elle boit du thé trop sucré, il brûle encore, le goût du sucre dans sa bouche. Elle ne dit rien.
Il dit, je ne sais pas, c'est étouffant à la fin, c'est insupportable. Tu parles, tu dis tout, tout le temps, et ça ne veut plus rien dire, tu le dis sans doute à tout le monde, et c'est étouffant, ce flux de paroles, ces choses que tu charries dans tes paroles, et qui ne veulent rien dire, ce besoin de parler toujours, et de n'attendre aucune réponse, de dire ta vie comme si c'était un spectacle, - et je ne sais pas, c'est comme si tu étais devenue très superficielle. Tous ces vêtements, ces soirées, ces gens, cette fuite perpétuelle, ce besoin d'être aimée de tout le monde, d'aspirer l'amour des autres, leur fascination, leur dégoût de toi, sans en être jamais rassasiée. C'est insupportable.
Il la regarde, elle a l'impression qu'il lui arrache le visage, ses lunettes, son regard, il attend qu'elle dise quelque chose, qu'elle pleure, qu'elle s'énerve, qu'elle se lève peut-être et qu'elle rentre à l'hôtel, qu'elle rentre à P., - elle ne dit rien. Il a peur sans doute encore davantage de son silence, d'elle blessée, de son désir de s'enfoncer dans le silence jusqu'à y disparaître.
Elle a les mains qui tremblent, il ne s'en rend pas compte, il pourra toujours se dire que c'est la cigarette, elle ne fume plus depuis longtemps, - mais il ne remarquera rien.
Il dit, tu vois bien que je ne pouvais pas t'en parler, sans que tu sois blessée, je ne voulais pas te blesser, mais je ne vois pas comment autrement.
Tous ces gens qui t'aiment tellement jusqu'à te détester, tous ces gens qui te détestent, qui te trouvent distante, prétentieuse, méprisante, ce n'est pas normal tu vois. C'est insupportable.
Elle écrase sa cigarette. Il lui prend la main, elle a la main ferme et glacée malgré la chaleur, - il est soulagé, de sentir sa main dans la sienne, de voir qu'elle la lui abandonne, il la serre doucement.
Elle enlève ses lunettes et il est soulagé, elle a le regard clair et calme.
Je ne suis pas blessée.
Il lui dit, je ne pensais pas que tu réagirais comme ça. Je suis vraiment soulagé. Maintenant tout va bien, tout ira bien. Je ne voulais pas gâcher ce voyage. Je suis content de voir que ce n'est pas le cas. Je tiens énormément à toi, tu sais, c'est pour ça que.
Elle lui sourit.
Ne t'inquiète pas, je ne suis pas blessée.
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